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ENTRETIEN AVEC ANDRE GORZ

Article proposé le jeudi 16 novembre 2006


« Nous sommes de plus en plus nombreux à travailler et dans l’ensemble de travail auquel nous sommes employés, occupe de moins en moins de temps.

Les questions sont :

1- Qu’allons nous faire du temps pour lequel nous ne sommes pas employés ?
Il faut savoir que déjà la majorité des Américains, la majorité des Britanniques et des Italiens, prés de la moitié des Français et des Allemands, occupe des emplois d’une façon discontinue, intermittente, entrecoupée de fréquentes périodes où ils sont sans emploi. Déjà le temps pour lequel nous sommes employés ne représente qu’un septième en moyenne de notre vie éveillée après l’âge de 18 ans.
L’emploi ne peut plus être, pour la majorité d’entre nous, le socle sur lequel chacun ou chacune va construire sa vie, son projet de vie, son identité sociale. Il n’est déjà plus et sera de moins en moins notre occupation principale.

2- Qu’allons nous faire de notre temps ? Comment et de quoi allons nous vivre ?
Il faudra que la société assure de quoi vivre convenablement durant les périodes où l’économie n’a plus besoin de notre travail, durant les intermittences de l’emploi. Il le faudra bien. Une pression de plus en plus forte s’exerce dans ce sens, mais la garantie d’un revenu social de base ne suffira pas à réduire l’exclusion, ni surtout à la prévenir. Pour prévenir l’exclusion, il faudra beaucoup plus. Car le temps où nous nous trouverons sans emploi sera toujours pour nous le temps de la solitude, du « désemploiement », du sentiment de n’être plus rien, si l’emploi devient pour nous la seule forme imaginable d’activité, de reconnaissance sociale, de dignité.

Pour protéger les chômeurs contre le sentiment d’exclusion, il faut donc plus, beaucoup plus, que le simple relèvement des minima sociaux. Il faut des lieux où les sans emplois, les précaires, les temporaires, les temps partiels puissent découvrir l’interruption de leur vie de travail, les libertés. Des lieux où chacun et chacune, puisse apprendre à faire les mille choses utiles et inutiles, qu’il ou qu’elle a toujours rêvé de faire et n’a jamais eu ni le temps, ni l’occasion d’accomplir. Des lieux où l’on nous aide à devenir pratiquement et psychologiquement capables de nous passer d’un employeur qui décide à notre place ce que nous avons à faire, ce que nous devons être et comment nous devons employer notre temps. Bref, des lieux où durant les intermittences de l’emploi nous apprenons à exister et à être actifs par nous même, des lieux où d’autres lois que celles du travail salarié nous permettent de gagner l’estime des autres et de tisser des liens avec eux.

Dans cette société où il y a de moins en moins de travail et de plus en plus de temps disponible, tout est fait pour développer notre aptitude à l’emploi. N’est-il pas temps, grand temps que soient enfin créés des lieux où l’on développe notre aptitude au temps libre ? »

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